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Innovation et création

L’innovation
est-elle en danger?

La plupart des modèles économiques à succès vantent les mérites de la pluridisciplinarité. Mais dans les faits, les sociétés s’hyperspécialisent et laissent peu de place à la créativité.

Pourquoi Innovation et création sont-elles si indissociables?

Pilier fondamental de l’évolution humaine, l’innovation est plus que jamais au centre de toutes les préoccupations. Les gouvernements investissent massivement dans leurs programmes de développement, les entreprises se créent ou se développent au gré des découvertes et les individus n’ont de cesse d’intégrer le progrès dans leur vie quotidienne.

On a longtemps associé le terme de progrès à l’innovation et, en particulier, à l’innovation technologique. Dans une large mesure, c’est encore le cas. La révolution NBIC – Nanotechnologie, Biotechnologie, technologies de l’Information et sciences Cognitives - est en marche et progresse de manière exponentielle. Cette révolution se définit également par une notion fascinante de «Grande Convergence». Pendant longtemps, chaque discipline se voyait confinée dans son propre silo et progressait à l’intérieur même de son champ d’action et explorait des espaces toujours plus spécifiques et définis. Mais l’ère est au changement de paradigme: les technologies ont fait de tels progrès qu’elles ont fini par se décloisonner et s’associent librement à d’autres, ouvrant ainsi la voie à une quantité infinie d’horizons exploratoires.

Le penseur
Ceci est une pomme

Le premier phénomène visible de ces changements est bien sûr l’avènement éclair de nouveaux modèles d’affaires qui bouleversent le fonctionnement même de nos sociétés par leur vision et par leur pouvoir économique démesuré. Rendez-vous compte, les réserves de cash de Apple atteignent plus 250 milliards de dollars en 2018, soit plus de 3 ans de fonctionnement de la Confédération suisse ou plus de 35 ans de fonctionnement du Rwanda!

Facebook 1978

Si l’innovation a toujours été un moteur de croissance, on comprend aisément que l’ascension fulgurante des nouveaux superpouvoirs tels que les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) s’est essentiellement construite grâce à leur incroyable capacité à intégrer cette notion de Grande Convergence. Google a révolutionné l’accès au savoir, Amazon a fracassé le monde de la distribution, Facebook a mis à mal les médias et Apple a démonté l’industrie du téléphone et celle de la musique en même temps. Et tout cela en 10 ans! Derrière ces succès, un phénomène nous interpelle en particulier. Ces monarques de l’innovation se sont tous dotés d’une vision précoce pluridisciplinaire, fusionnant science, technologie, arts et culture. Bien sûr, les informaticiens et les ingénieurs ont été indispensables au développement de leurs produits. Mais surtout, dès le départ, les designers, les marketeurs et les créatifs ont été intégrés dans l’écosystème de chacune de ces marques. Ces équipes pluridisciplinaires les ont rendues inspirantes, attractives et indissociables de notre quotidien et celui de milliards de personnes.

Réalité augmentée

Un débat critique s’impose quant à la responsabilité globale des GAFA et leur pouvoir. Leur impact sur le monde est si important que, par simple raisonnement logique, il est facile d’imaginer les nombreux revers que comportent leurs médailles. On pense notamment aux passionnantes questions sociales et environnementales, qui feront certainement l’objet d’un article futur sur ce blog.

Je m’étonne donc, dans mon quotidien, de voir à quel point il est encore difficile de faire comprendre le lien indissociable entre innovation et pluridisciplinarité. En effet, comme on vient de le voir, l’innovation est très souvent intimement associée aux technologies. La Suisse est régulièrement citée comme une championne de l’innovation; on parle évidemment de high-bio-nano-tech. Mais, dans le même temps, la Suisse n’a pas créé de business milliardaire depuis 30 ans.

Nous rencontrons beaucoup de start-up, souvent des émanations de centres de recherches ou de hautes écoles. Dans la plupart des cas, en tant que «créatifs», nous sommes appelés à nous pencher sur des questions basiques de communication, comme la création d’un logo ou le développement d’un site internet. La perception de notre utilité s’arrête souvent là. C’est également le cas avec des partenaires plus établis. En effet, la plupart de ces sociétés sont focalisées sur la contrainte de l’innovation technologique, cherchant inexorablement un élément différenciateur, qui créera la fameuse marge bénéficiaire tant recherchée. Obnubilés par la marge, les entrepreneurs super spécialisés mettent toutes leurs ressources dans cette quête mais bien peu se questionnent sur l’écosystème dans lequel la recherche se passe. Souvent, faute d’avoir constitué des équipes pluridisciplinaires, réfléchissant au-delà du seul progrès technologique, on découvre que l’innovation est certes une optimisation mais sans émotion ou vision et encore plus rarement une véritable invention.

Réalité augmentée

Le constat n’est en réalité pas très surprenant. Combien de conseils d’administration ou de pouvoirs décisionnaires se dotent de créatifs, de philosophes ou d’artistes? L’idée, lorsqu’on la propose est souvent considérée comme saugrenue; dans le meilleur des cas, elle suscite de l’inquiétude et, dans le pire, du mépris. Trop souvent, les idées – de même que les créatifs – sont broyés par des systèmes exigeant toujours plus de processus et de mises en conformité. Paradoxe de notre époque, les richesses se créent sur des idées originales mais la véritable disruption est farouchement combattue par les choix d’investissements les plus sûrs.

Nous militions depuis des années en faveur du mélange des genres, pour la mixité et le croisement des compétences. Nous avons intégré des développeurs et des ingénieurs dans notre agence et les avons mélangés aux graphistes et aux designers. Ce fut certes un choc des cultures au départ mais, aujourd’hui, nous avons un terreau fabuleusement propice à la création.

Trouver des éléments différenciateurs dans un marché est un défi permanent. Les idées originales se trouvent souvent dans cette zone un peu floue entre innovation et créativité. Favoriser le terrain fertile de l’éclosion de concepts, en faisant venir autour de la table des talents d’horizons divers, est une démarche en soi originale et certainement bénéfique à terme. La créativité et l’innovation sont des parents; elles se complètent et dynamisent le développement de modèles originaux dans lesquels se trouvent peut-être les nouvelles licornes de demain. Comme le dit Lewis Duncan: «L’innovation consiste à transformer des idées en factures.» Alléchant, non? pour autant qu’on ait des idées!